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Kabylie : L’étouffement méthodique du christianisme au nom de « l’identité islamique algérienne »

Un dimanche de novembre 2019 : le début d’un calvaire

Ce dimanche matin de novembre, Mohamed* et sa congrégation d’Aït Melloul, petite commune de Kabylie, s’apprêtent à célébrer leur office. Lorsqu’ils arrivent devant leur église, une scène les glace : des scellés officiels barrent l’entrée principale. Un agent de police les attend. « Je vous informe que nous avons reçu l’ordre de fermer votre église. Vous ne pouvez plus vous réunir ici. » Aucune explication supplémentaire. Aucun recours possible.

Cette scène s’est répétée 42 fois en Kabylie et dans d’autres régions d’Algérie depuis 2017. Aujourd’hui, selon l’Index Mondial de Persécution des Chrétiens 2024 publié par l’ONG Portes Ouvertes, seules 4 églises de l’Église Protestante d’Algérie (EPA) demeurent ouvertes sur les 46 que comptait l’organisation. Le rêve d’une Algérie plurielle s’effondre silencieusement.

L’ordonnance de 2006 : une arme législative contre les conversions

Tout commence en 2004. Les médias algériens rapportent l’existence d’un nombre considérable de conversions à l’évangélisme, notamment en Kabylie. Cette région montagneuse, historiquement marquée par son militantisme berbériste et son opposition au pouvoir central, devient le centre d’une véritable panique pour les autorités algériennes.

La réponse du gouvernement est rapide et drastique : le 28 février 2006, le président Abdelaziz Bouteflika signe l’ordonnance n° 06-03 « fixant les conditions et règles d’exercice des cultes autres que musulmans ». Approuvée par le Parlement le 20 mars 2006, cette loi marque un tournant décisif.

Sous couvert de réglementer l’exercice des cultes non musulmans, le texte pose en réalité les fondations d’un système de contrôle étouffant. L’article 11 de l’ordonnance stipule que quiconque « incite, contraint ou utilise des moyens de séduction tendant à convertir un musulman à une autre religion » risque de deux à cinq ans de prison et une amende pouvant atteindre un million de dinars (environ 10 000 euros). Les peines sont également prévues pour toute personne qui « fabrique, entrepose ou distribue des documents » visant à « ébranler la foi d’un musulman ».

Plus insidieux encore, l’article 5 exige que tous les lieux de culte non musulmans obtiennent l’autorisation de la Commission nationale pour le culte non musulman, rattachée au ministère des Affaires religieuses. Or, selon le pasteur Salaheddine Chalah, président de l’EPA, cette commission a systématiquement refusé d’accorder la moindre autorisation aux communautés protestantes évangéliques depuis sa création.

Un vide juridique organisé : le piège bureaucratique

L’hypocrisie de ce système réside dans son apparente légalité. L’EPA, agréée depuis 1974 avec le statut d’association religieuse dûment enregistré par les autorités algériennes, devrait théoriquement être protégée. Mais la bureaucratie devient une arme.

« L’État a trouvé les moyens d’introduire des lois de façon à nous rendre la vie très difficile », explique le pasteur Youssef Ourahmane, vice-président de l’EPA, dans une déclaration publique de janvier 2024. « Il est par exemple très complexe de renouveler l’agrément dont bénéficie l’association religieuse Église protestante d’Algérie dont nous bénéficions depuis 1974. »

La méthode est rodée : les autorités invoquent tantôt la non-conformité des normes de sécurité, tantôt l’absence d’autorisation de la commission nationale des cultes. Ces prétextes administratifs permettent de fermer les églises « au nom de la loi ». Depuis 1978, l’EPA recense une cinquantaine d’affaires de justice, des amendes s’élevant à des millions de dinars et l’emprisonnement de nombreux fidèles.

2017-2024 : La campagne d’éradication

La véritable campagne de fermetures systématiques débute en novembre 2017. L’année 2019 marque un pic de répression avec la mise sous scellés de 13 lieux de culte protestants, principalement en Kabylie. Ces fermetures se déroulent dans un contexte politique particulier : l’Algérie traverse alors le mouvement du Hirak, ces manifestations populaires massives réclamant une réforme politique radicale.

Pour la chercheuse Karima Dirèche, spécialiste du Maghreb au CNRS, ces fermetures constituent une stratégie de diversion : « Fermer des églises dans ce contexte est une façon pour l’État de détourner l’attention des manifestants qui veulent plus de démocratie et d’essayer de la faire se porter sur des Algériens ‘qui ne seraient pas comme les autres’. »

Le gouvernement réactive également le spectre de la Kabylie sécessionniste. En ciblant les églises protestantes, majoritairement composées d’Algériens kabyles convertis de l’islam, le pouvoir envoie un message clair : le christianisme est un danger pour « l’identité islamique algérienne ».

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon l’Index 2024, lors de la période de référence, 13 églises ont été fermées à Tizi Ouzou et Béjaïa. En 2020, l’église « Prince de Paix » à Ighzer-Amokrane a été scellée. En 2021, trois églises supplémentaires, dont celle du pasteur Rachid Seighir, ont subi le même sort pour « non-conformité aux lois en vigueur ».

Le double standard : catholiques épargnés, protestants persécutés

L’un des aspects les plus révélateurs de cette politique réside dans le traitement différencié des confessions chrétiennes. Les 7 000 églises catholiques d’Algérie, fréquentées principalement par des expatriés, demeurent ouvertes. En revanche, les églises protestantes, composées d’Algériens convertis de l’islam, sont systématiquement ciblées.

En juin 2018, l’archevêque d’Alger, Mgr Paul Desfarges, a même réfuté publiquement les accusations d’atteinte à la liberté de culte portées par les ONG internationales : « J’affirme que le problème de la liberté de culte ne se pose pas en Algérie », a-t-il déclaré, ajoutant que « l’Église catholique en Algérie dispose de ses lieux de culte qui sont reconnus par la loi ».

Cette déclaration, vécue comme une trahison par les protestants, illustre la stratégie du pouvoir algérien : apaiser la communauté internationale tout en étouffant les conversions d’Algériens musulmans au christianisme.

La Commission américaine sur la liberté religieuse internationale (USCIRF) dénonce dans son rapport 2023 ce « double standard des autorités algériennes spécifiquement contre l’EPA ». En janvier 2025, les États-Unis ont placé l’Algérie sur une liste de surveillance spéciale pour « graves violations de la liberté religieuse ».

Les condamnations : une répression judiciaire assumée

Au-delà des fermetures, les chrétiens algériens font face à des poursuites judiciaires systématiques. Le pasteur Youssef Ourahmane en est l’illustration tragique : le 27 novembre 2023, il a été condamné en appel à un an de prison et 100 000 dinars d’amende pour avoir célébré un culte « non autorisé » dans un édifice fermé par les autorités. Son crime ? Avoir supervisé en mars 2023 quelques familles chrétiennes en vacances dans un complexe paroissial abritant une chapelle scellée.

L’Index 2024 recense une vingtaine de chrétiens condamnés à des peines de prison pour prosélytisme ou participation à des cérémonies religieuses non autorisées. En 2011, le jeune Karim Siaghi a été condamné à 5 ans de prison ferme pour « prosélytisme et offense au prophète de l’islam ». En 2008, Habiba Kouider, convertie au christianisme en 2004, a été arrêtée à Tiaret avec une douzaine d’exemplaires de la Bible. Le procureur a requis contre elle trois ans de prison ferme.

Ces condamnations s’inscrivent dans la logique de la Constitution algérienne de 2020, qui a supprimé la garantie de la liberté de conscience. Comme l’explique l’islamologue Razika Adnani, l’article 51 de la Constitution garantit « la liberté d’exercice des cultes » mais « ne signifie pas la garantie de la liberté de conscience qui est le droit de croire ou de ne pas croire et de changer sa religion ».

La résistance dans l’ombre : le culte clandestin

Face à cette répression, les chrétiens kabyles ont développé des stratégies de survie. Mohamed, 46 ans, de Béjaïa, explique : « Depuis qu’on nous a scellé les deux églises de la ville, nous nous débrouillons pour maintenir notre activité religieuse. » Lui et ses coreligionnaires se réunissent désormais dans une maison allouée par un « frère ».

À Ighzer-Amokrane, Kamel, 35 ans, décrit une « situation intenable » depuis la fermeture en 2020 de l’église « Prince de Paix ». Les fidèles se rassemblent parfois devant les églises scellées pour tenir leurs célébrations en extérieur, une forme de résistance pacifique qui agace profondément les autorités.

Mais cette clandestinité est précaire. Le gouvernement a prévenu les responsables d’églises de poursuites judiciaires si leurs communautés ne cessent pas de se réunir. Les chrétiens algériens vivent dans la peur constante d’arrestations, d’amendes ou de peines de prison.

Kabylie : la cible privilégiée d’une politique identitaire

Pourquoi la Kabylie est-elle particulièrement visée ? Plusieurs facteurs se conjuguent. D’abord, la région concentre l’essentiel de la communauté protestante algérienne, estimée à environ 100 000 personnes selon les sources. La chercheuse Fatiha Kaouès note que « les autorités se méfient des chrétiens qu’elles amalgament facilement aux autonomistes de cette région marquée par un militantisme berbériste historiquement opposé au pouvoir central ».

Ensuite, le protestantisme évangélique, basé sur le prosélytisme et la prédication publique, entre en contradiction frontale avec la conception algérienne d’une identité nationale exclusivement islamique. Comme l’explique Karima Dirèche : « Les églises protestantes de tendance néo-évangélique se basent sur le prosélytisme et la prédication. C’est d’ailleurs comme cela qu’elles ont réussi à se greffer sur l’église protestante algérienne historique, puisqu’elles ramènent de nouveaux fidèles. »

Cette visibilité, cette affirmation publique de la foi chrétienne, est vécue comme une provocation par un régime qui prône l’homogénéité religieuse. Le rapport d’International Christian Concern de 2023 est sans équivoque : « Le gouvernement considère le christianisme comme un danger pour l’identité islamique algérienne et tente par tous les moyens de réglementer l’Église pour la réduire à néant. »

Les justifications fallacieuses des autorités

Face aux critiques internationales, les autorités algériennes multiplient les dénis. En décembre 2022, le ministre des Affaires religieuses, Youcef Belmehdi, a juré que les chrétiens ne subissaient « aucun harcèlement en Algérie » et qu’« aucune église n’avait été fermée ».

Cette position cynique est relayée par le représentant permanent de l’Algérie aux Nations Unies à Genève : « L’islam, qui est la religion de plus de 90 % de la population algérienne, n’en reste pas moins une religion encadrée : il faut des autorisations pour tout ce qui a trait à la construction et à l’ouverture d’une mosquée. Or, ce qui vaut pour l’islam, vaut pour toutes les autres religions présentes en Algérie. De ce fait, il n’est pas juste de parler de discrimination religieuse en Algérie. »

Cet argument de la neutralité administrative est contredit par les faits : alors que les mosquées se multiplient et que le décret de 2013 élargit leurs fonctions pour en faire des « institutions religieuses et sociales », aucune église protestante n’a obtenu d’autorisation depuis 2006.

Le 27 février 2022, le président Abdelmadjid Tebboune a accordé la nationalité algérienne à l’archevêque d’Alger, le Français Jean-Paul Vesco. Ce geste symbolique visait à envoyer un message à la communauté internationale, mais il révèle surtout le double discours du pouvoir : honorer un représentant catholique étranger tout en étouffant les chrétiens algériens.

Une politique d’islamisation rampante

Au-delà des fermetures d’églises, l’Algérie poursuit une politique d’islamisation de la société. Le décret de 2013 transforme la mosquée en « institution religieuse et sociale qui assure une mission de service public » avec pour objectif de « promouvoir les valeurs de la religion musulmane ». L’article 9 précise que la mosquée doit participer « au règlement des différends entre les citoyens » et au « développement du sens civique », empiétant ainsi sur des domaines normalement réservés aux institutions civiles.

Parallèlement, la liberté de conscience a été supprimée de la Constitution de 2020. L’article 87 stipule explicitement que seul un musulman est éligible à la présidence de la République, et il doit prêter serment « par Dieu Tout-Puissant de respecter et de glorifier la religion islamique ».

Cette islamisation touche également l’éducation et la culture. L’Algérie a réglé ses comptes avec la France en marginalisant progressivement la langue française, qualifiée de « langue du colonisateur », au profit d’un enseignement plus arabisé et islamisé.

Les tentatives de dialogue international : un échec annoncé

Les organisations internationales tentent d’intervenir. Le Haut-Commissaire aux droits de l’Homme des Nations Unies s’est dit préoccupé par « les discriminations contre les minorités religieuses et la fermeture des lieux de culte non-musulman ». Le Comité des droits de l’homme a exprimé son inquiétude en 2018 concernant « le risque de criminalisation des activités non-musulmanes ».

En 2018 et 2020, des rapporteurs spéciaux de l’ONU ont adressé des lettres au gouvernement algérien exprimant leurs préoccupations. Seule la lettre de 2020 a reçu une réponse, dans laquelle le gouvernement affirme que « les allégations concernant la situation des protestants en Algérie sont fausses et infondées ».

L’Alliance évangélique mondiale et le Conseil œcuménique des Églises ont conjointement enjoint les autorités algériennes à « réviser leur cadre légal concernant les minorités religieuses en conformité avec leurs obligations internationales », à « permettre la réouverture de toutes les églises protestantes » et à « annuler les condamnations » des chrétiens. En vain.

Trois pasteurs algériens représentants de l’EPA se sont déplacés dans plusieurs pays occidentaux pour demander leur intervention. Mais face à la détermination du régime algérien et aux enjeux géopolitiques (notamment énergétiques) qui lient l’Algérie à l’Europe, la pression internationale reste largement symbolique.

Janvier 2025 : L’étouffement total

En janvier 2025, lors de la présentation de l’Index Mondial de Persécution des Chrétiens, Guillaume Guennec, responsable de Portes Ouvertes, a annoncé une réalité accablante : « Les 47 églises protestantes chrétiennes évangéliques d’Algérie sont fermées ou sous scellés. »

Cette déclaration marque l’aboutissement d’une politique méthodique d’éradication du christianisme protestant en Algérie, particulièrement en Kabylie. L’ONG souligne que l’Algérie, avec le Laos, est désormais le pays où « la persécution antichrétienne a le plus augmenté » au monde. Le pays, classé 19e dans l’Index 2023, a grimpé à la 15e place en 2024.

Pour le pasteur Youssef Ourahmane, « c’est la fin de la liberté de se réunir pour un culte ». Les chrétiens algériens, dont la communauté était estimée entre 50 000 et 100 000 personnes, sont désormais contraints à une clandestinité totale, avec tous les risques que cela comporte.

Le rêve brisé d’une Algérie plurielle

L’Algérie a longtemps fait figure d’exception au Maghreb avec ses grandes églises de chrétiens convertis de l’islam se réunissant librement. Ce rêve est aujourd’hui mort. La politique de fermeture systématique des églises protestantes en Kabylie et dans le reste du pays révèle la volonté du régime algérien de maintenir une homogénéité religieuse au nom d’une « identité islamique algérienne » fantasmée.

Cette campagne d’étouffement repose sur un arsenal juridique sophistiqué : l’ordonnance de 2006 criminalise le prosélytisme et soumet l’exercice des cultes non musulmans à des autorisations systématiquement refusées. Elle s’appuie sur une bureaucratie implacable qui utilise le prétexte de la « non-conformité » pour fermer les lieux de culte. Elle se traduit par des condamnations judiciaires qui brisent des vies et terrorisent une communauté entière.

Mais cette politique ne s’arrête pas aux églises. Elle vise à réduire au silence toute forme de pluralisme religieux, à étouffer la liberté de conscience et à imposer une vision monolithique de l’identité algérienne. La Kabylie, historiquement rebelle et culturellement distincte, cristallise toutes les peurs du pouvoir central : berbériste, sécessionniste, et désormais chrétienne.

Aujourd’hui, dans les villages kabyles, des familles se réunissent clandestinement dans des maisons pour prier. Elles bravent la loi, risquent la prison et les amendes. Mais elles persistent. Comme le confie Mohamed, ce chrétien de Béjaïa : « Dans le catholicisme, il y a trop de protocoles, de rigueur, contrairement au protestantisme. À cela, il faut ajouter la nature historiquement rebelle du protestantisme qui colle bien avec l’esprit frondeur des Kabyles. »

Cette phrase résume tout : la fermeture des églises en Kabylie n’est pas qu’une question religieuse. C’est un combat pour la liberté de conscience, pour le droit à la différence, pour une Algérie plurielle qui respecte toutes ses composantes. Un combat que le régime algérien semble déterminé à étouffer, quitte à bafouer ses propres engagements internationaux et à ternir son image sur la scène mondiale.

L’histoire jugera cette politique pour ce qu’elle est : une tentative systématique d’éradication d’une communauté religieuse minoritaire au nom d’une idéologie identitaire exclusive. Et elle retiendra le courage de ces chrétiens kabyles qui, malgré la répression, continuent de croire et de se réunir, dans l’ombre et dans l’espoir.