Le seuil symbolique des 300 dinars à portée de main
Ce mercredi 26 novembre 2025, le dinar algérien a franchi un nouveau palier dans sa dépréciation face à l’euro. Sur le marché parallèle du square Port-Saïd à Alger, la monnaie européenne s’est échangée à près de 290 dinars l’unité, soit 29 000 dinars pour un billet de 100 euros. Cette escalade vertigineuse place désormais l’euro à moins de 10 dinars du seuil psychologique des 300 dinars, un niveau encore inimaginable il y a quelques mois.
L’écart avec le taux officiel continue de se creuser dangereusement. Alors que la Banque d’Algérie affiche un taux de vente de l’euro à 150,94 dinars, le marché noir pratique des prix qui dépassent de près de 92% la cotation officielle. Cette distorsion monumentale révèle l’ampleur de la défiance envers la monnaie nationale et témoigne d’une perte de contrôle des autorités sur le marché des changes.
Une spirale infernale depuis juin 2025
La trajectoire du dinar ressemble à une chute libre. Fin juin 2025, l’euro se négociait encore autour de 240 dinars sur le marché parallèle. En cinq mois seulement, la monnaie nationale a perdu plus de 20% de sa valeur. Le 23 novembre, la barre des 280 dinars était franchie. Trois jours plus tard, le cap des 290 dinars était atteint. Cette accélération brutale alimente les craintes d’un passage imminent à 300 dinars, voire au-delà.
Les experts économiques qui suivent cette dégringolade sont unanimes : cette situation n’a rien de naturel. Plusieurs d’entre eux dénoncent une manipulation spéculative alimentée par des facteurs artificiels plutôt que par une demande économique réelle. La montée des prix de l’euro relève davantage d’une panique organisée que d’un déséquilibre fondamental de l’offre et de la demande.
Les multiples causes d’un naufrage économique
La dévaluation du dinar trouve ses racines dans une accumulation de dysfonctionnements structurels. Les recettes d’exportation de Sonatrach, principal pourvoyeur de devises du pays, ont fondu comme neige au soleil : de 60 milliards de dollars en 2022 à environ 41-42 milliards prévus pour 2025. Cette hémorragie se répercute directement sur les réserves de change, passées de 69,5 milliards de dollars fin 2023 à 67 milliards fin 2024, avec une tendance à la baisse qui se poursuit.
Le déficit budgétaire explose littéralement. Estimé à 63 milliards de dollars pour 2025, il dépasse largement les 46 milliards de 2024 et les 30 milliards de 2023. Cette spirale des dépenses publiques alimente mécaniquement l’inflation et accélère la dégradation de la monnaie nationale.
La fraude et la contrefaçon jouent également un rôle destructeur. Des réseaux de faux-monnayeurs continuent d’inonder le marché de billets contrefaits, minant la confiance dans le dinar et poussant la population à se réfugier dans les devises étrangères. Malgré les démantèlements ponctuels, ces organisations criminelles opèrent dans l’ombre et perpétuent leur activité délictueuse.
L’importation de véhicules, catalyseur de la crise
Un phénomène particulier a précipité la récente envolée de l’euro : la ruée sur les importations de véhicules neufs, notamment en provenance de Chine. Depuis juillet 2025, de nombreux importateurs ont cherché à acquérir massivement des voitures de moins de trois ans avant l’entrée en vigueur de restrictions gouvernementales. Cette frénésie d’achats a généré une demande artificielle en euros, alimentant directement la spéculation sur le marché parallèle.
Les autorités ont tenté de réagir en interdisant la revente de ces véhicules dans les salles d’exposition et en limitant leur importation à un usage strictement personnel. Ces mesures tardives devraient théoriquement réduire la pression sur la devise européenne, mais le mal est fait : la confiance est rompue et le marché continue sa fuite en avant.
La sphère informelle, économie parallèle du pays
L’économie souterraine algérienne représente une masse monétaire colossale. Selon la Banque d’Algérie, la circulation fiduciaire hors banques atteint 33,35% de la masse monétaire totale, soit environ 7 395 milliards de dinars. Dans les économies développées, ce taux ne dépasse pas 4 à 5%. Cette sous-bancarisation massive témoigne d’une défiance généralisée envers le système officiel.
Les opérateurs du secteur informel, disposant de liquidités importantes en dinars, se portent acquéreurs de devises pour échapper à la dépréciation. Les ménages algériens, quant à eux, multiplient les stratégies de protection : acquisition d’or, investissement immobilier, achat de biens durables facilement stockables. Toutes ces pratiques accentuent la demande sur le marché parallèle et maintiennent la pression à la hausse sur les devises étrangères.
Un pouvoir d’achat laminé
Les conséquences de cette dévaluation sur le quotidien des Algériens sont dramatiques. Le SMIG algérien s’établit à 20 000 dinars mensuels. Au cours officiel, cela représente environ 110 dollars. Au cours parallèle, ce montant tombe à moins de 70 dollars, soit moins de 10% du SMIG européen moyen. Cette paupérisation accélérée touche l’ensemble des catégories sociales.
L’inflation réelle, bien supérieure aux chiffres officiels, ronge le pouvoir d’achat. Le taux d’inflation annuel moyen entre 1970 et 2024 atteint 8,6%, mais les Algériens ressentent une hausse des prix bien plus vertigineuse dans leur vie quotidienne. Les produits importés, dont le pays dépend massivement, voient leurs prix s’envoler au rythme de la chute du dinar.
L’absence de vision stratégique
Au-delà des facteurs conjoncturels, c’est l’absence de projet économique cohérent qui condamne le dinar. La productivité stagne, les surcoûts des projets publics explosent, les surfacturations se multiplient en toute impunité. Le maintien de l’Algérie sur la liste grise du GAFI pour insuffisance de lutte contre le blanchiment d’argent illustre la gouvernance défaillante.
Les tentatives de réforme se heurtent à un système bureaucratique paralysant. L’environnement des affaires décourage les investissements productifs. L’économie reste désespérément accrochée à la rente pétrolière et gazière, sans perspective de diversification réelle. Dans ces conditions, la valeur du dinar continuera mécaniquement à refléter la faiblesse de l’appareil productif national.
Perspectives sombres pour les semaines à venir
Les analystes s’accordent sur un constat alarmant : sans intervention radicale, le dinar pourrait franchir la barre des 300 dinars face à l’euro avant la fin de l’année 2025. Certains évoquent même un scénario catastrophe où la monnaie nationale pourrait atteindre 350 dinars à l’horizon du premier trimestre 2026.
Le gouvernement dispose de leviers limités. Une dévaluation officielle massive du dinar alignerait le taux officiel sur le marché parallèle, mais aurait des conséquences sociales explosives. Le maintien du statu quo aboutit à une distorsion croissante entre les deux marchés, alimentant corruption, surfacturations et évasion de capitaux.
La Banque d’Algérie se trouve face à un dilemme insoluble : relever drastiquement les taux d’intérêt pour défendre le dinar étoufferait une économie déjà asphyxiée. Laisser filer la monnaie revient à accepter une inflation galopante qui appauvrit massivement la population.
La responsabilité d’un système à bout de souffle
Cette débâcle monétaire n’est que le symptôme visible d’une gouvernance économique calamiteuse. Pendant des décennies, les choix politiques ont privilégié la gestion court-termiste de la rente plutôt que la construction d’une économie productive et diversifiée. La corruption endémique, les monopoles administratifs, l’absence de compétitivité ont progressivement miné les fondements de l’économie nationale.
Le drame qui se joue aujourd’hui sur le marché des changes n’est pas une fatalité climatique ou conjoncturelle. C’est le résultat direct de politiques erratiques, de l’absence de vision stratégique et du refus obstiné d’engager les réformes structurelles nécessaires. Les 45 millions d’Algériens paient aujourd’hui le prix de cette faillite institutionnelle.
Face à cette situation critique, seules des mesures courageuses et radicales pourraient inverser la tendance : assainissement des finances publiques, lutte implacable contre la corruption, réforme fiscale équitable, diversification économique réelle, amélioration de l’environnement des affaires. Mais la fenêtre d’opportunité se referme rapidement, et chaque jour qui passe rapproche un peu plus l’économie algérienne du point de non-retour.

















