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Liberté de la presse en Algérie : Saâd Bouakba paye le prix fort pour ses révélations sur le trésor du FLN

En Algérie, l’incarcération du doyen des journalistes, Saâd Bouakba, pour « atteinte aux symboles de la Révolution » à la suite d’une plainte déposée par la fille de l’ancien président Ahmed Ben Bella, a remis au cœur de l’actualité la brûlante et mystérieuse question du trésor de guerre du FLN. Cette affaire, qui plonge ses racines dans les premières années de l’indépendance, soulève des interrogations cruciales sur la liberté d’expression et le rapport du pouvoir à sa propre histoire.

💰 L’affaire du « trésor du FLN » : un fantôme historique resurgit

L’interpellation de Saâd Bouakba, survenue le 26 novembre 2025, est directement liée à des propos tenus lors d’une émission diffusée sur Vision TV et intitulée « Voici comment les dirigeants de la révolution se sont partagé les fonds du FLN : révélations historiques choquantes ». Le journaliste y aurait affirmé que les « dirigeants de la révolution avaient illégalement réparti les fonds du FLN et les avaient déposés sur leurs comptes personnels ».

Cette accusation touche à ce qui est communément appelé le « trésor de guerre du FLN » – une caisse dont l’origine et l’usage, jamais totalement éclaircis, remontent à la guerre d’indépendance. Le débat historique fait référence à des conflits survenus après l’indépendance, notamment entre le président Ahmed Ben Bella et Mohamed Khider. Ce dernier aurait refusé de reconnaître l’autorité de Ben Bella et aurait annoncé son intention de « mettre à la disposition de l’opposition les fonds du FLN ».

⚖️ Une répression judiciaire qui s’inscrit dans un contexte plus large

Le cas Bouakba est loin d’être un incident isolé. Il s’inscrit dans un contexte politique plus large de verrouillage de l’espace public et de marginalisation de toute opposition. Comme le décrit un analyse, la rentrée politique 2025 en Algérie se déroule dans un « silence assourdissant », où l’exécutif « verrouille le terrain institutionnel et médiatique, reléguant les contre-pouvoirs à une quasi-inexistence politique ».

  • Une justice instrumentalisée : Les poursuites engagées contre des figures critiques, comme Fethi Ghares, coordinateur du Mouvement démocratique et social (MDS), illustrent une stratégie d’« asphyxie organisée » de toute voix dissonante.
  • Un journaliste habitué des tribunaux : Bouakba, 79 ans, a déjà été condamné à six mois de prison ferme en octobre 2023 pour une chronique satirique sur un projet d’élevage à Djelfa. Pour Khaled Drareni de Reporters sans frontières, « Criminaliser le travail d’un éditorialiste reconnu […] n’a pas de sens, mais un objectif : celui de faire comprendre que le moindre article d’opinion est passible de poursuites ».

Des réactions qui dénoncent une atteinte aux libertés

L’incarcération du journaliste octogénaire n’est pas passée inaperçue et a provoqué un vif émoi.

  • Un débat sur l’histoire et la raison : H’mida Ayachi considère que si la Révolution est sacrée, il ne faut pas pour autant occulter la vérité historique. « Il faut soumettre l’histoire à la raison (…) Mettre en prison un journaliste de quatre-vingts ans n’est pas une solution », a-t-il déclaré.
  • Une contradiction avec la Constitution : L’avocate Fetta Sadat souligne que ce dossier concerne un délit de presse, alors que la constitution protège la liberté d’opinion, d’expression et de la presse. Elle relève ainsi une contradiction flagrante dans l’action judiciaire.
  • Une prise de position politique : Le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) a, quant à lui, publiquement appelé à la libération du journaliste.

L’affaire Bouakba, un révélateur des tensions actuelles

Au-delà du sort d’un seul homme, cette affaire agit comme un puissant révélateur des tensions qui traversent la société algérienne.

  • La sacralisation de l’histoire officielle : L’« atteinte aux symboles de la Révolution » est un chef d’accusation récurrent utilisé pour stigmatiser toute tentative de réécriture ou de discussion critique de la narrative historique d’État. Cela interroge la capacité d’une nation à confronter son passé avec sérénité et complexité.
  • La fermeture de l’espace médiatique : L’emprisonnement de Bouakba, ainsi que les poursuites contre le propriétaire de Vision TV, Haraoui Abdelrahim, envoie un message de dissuasion à l’ensemble de la profession. L’accès aux médias devient, comme le note l’analyse du Matin d’Algérieun instrument de contrôle politique.
  • Un paysage politique sans opposition : Cette affaire confirme la marginalisation de toute opposition autonome. Le pouvoir s’exprime seul, sans contradiction ni contrepoids, dans un paysage où le pluralisme se vide de substance.

L’incarcération de Saâd Bouakba est bien plus qu’un simple fait divers judiciaire. Elle est le point de convergence de plusieurs batailles – mémorielles, politiques et pour les libertés fondamentales. Alors que les autorités algériennes semblent déterminées à verrouiller toute discussion sur le passé, cette affaire démontre, au contraire, que l’appétit pour une histoire honeste et complète reste vivace au sein de la société. Le sort réservé au doyen des journalistes sera un indicateur clé de la direction que compte prendre l’Algérie : celle du monologue du pouvoir ou celle du dialogue national, aussi complexe soit-il.