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Algérie : la politique migratoire qui tue – Enquête sur les refoulements meurtriers dans le désert

Une opération de sauvetage en mer, largement relayée par les médias publics, a récemment mis en avant l’action humanitaire des Garde-côtes algériens. Mais cette vitrine humaniste cache une réalité bien plus sombre. Enquête sur les contradictions brutales d’un pouvoir qui, d’une main, sauve des vies en Méditerranée et, de l’autre, abandonne des dizaines de milliers de personnes en plein désert.

Chiffres Clés de la Crise Migratoire Algérienne (2024-2025)
Plus de 30 000 migrants estimés avoir été déportés vers le Niger en 2024 seulement, un nombre record .
16 candidats à l’immigration clandestine sauvés au nord de Jijel en février 2025, selon un communiqué officiel .
259 458 migrants internationaux présents sur le territoire algérien, selon les estimations .
31 404 personnes seraient le chiffre exact des déportations pour 2024, selon l’ONG Alarme Phone Sahara .

Le mirage humaniste d’Alger

Le 5 février 2025, le ministère de la Défense nationale (MDN) algérien publie un communiqué triomphant : les Garde-côtes ont sauvé seize candidats à l’immigration clandestine de nationalité somalienne au large de Jijel. L’opération, menée « dans le cadre des missions humanitaires », est présentée comme le reflet des « efforts constants » et de l’engagement à « sauver des vies humaines » . Cette narration officielle, reprise sans nuance par une grande partie de la presse, construit l’image d’une Algérie vertueuse et solidaire.

Pourtant, dans le même temps, des rapports accablants d’ONG et des témoignages recueillis par InfoMigrants dressent un tableau radicalement différent. Loin des caméras, une machine à expulser tourne à plein régime. En 2024, l’Algérie aurait procédé à l’expulsion de plus de 30 000 migrants vers le Niger, un nombre record qui dépasse tous les chiffres documentés des années précédentes . Un double discours se dessine : une politique de communication humaniste en façade, et sur le terrain, une pratique systématique d’arrestations, de détentions arbitraires et d’abandons dans le désert, qualifiés par les observateurs de « pushbacks » mortels .

Cette enquête se propose de traverser ce mirage pour révéler la réalité de la politique migratoire du régime de Tebboune. Elle s’appuie sur des documents officiels, des rapports d’organisations internationales comme le Global Detention Project, et des témoignages de première main. Nous décrirons les deux visages de cette politique, exposerons le fonctionnement concret de la machine d’expulsion, analyserons les racines de cette schizophrénie étatique et donnerons la parole à ces victimes invisibles, sacrifiées sur l’autel des intérêts géopolitiques et de la communication du pouvoir.

Les deux visages de la politique migratoire algérienne

La vitrine humaniste : sauvetages en mer et partenariats internationaux

Le régime algérien consacre des ressources importantes à construire une narrative positive autour de sa gestion des flux migratoires. Cette stratégie de communication repose sur plusieurs piliers.

Les opérations de sauvetage médiatisées
L’opération de sauvetage du 5 février 2025 en est un parfait exemple. Le communiqué du MDN est détaillé, mentionne des « soins » et une « prise en charge médicale adéquate » pour les rescapés somaliens. Il est diffusé sur les canaux officiels, destiné à une consommation locale et internationale, pour prouver le respect des engagements humanitaires en mer . Ces opérations, bien réelles, servent de preuves tangibles de la bonne volonté algérienne.

Le langage de la coopération et du renforcement des capacités
Le 1er octobre 2025, le ministre de l’Intérieur, Saïd Sayoud, préside en grande pompe le lancement d’un « Projet de partenariat pour le renforcement des capacités en matière de gouvernance de la migration ». Mis en œuvre avec le Centre international pour le développement des politiques migratoires (ICMPD) et financé par des pays européens comme les Pays-Bas, le Danemark et la Suisse, ce projet vise à créer une « structure de formation pérenne » pour les acteurs algériens . M. Sayoud y a détaillé une « approche globale, intégrée et équilibrée » reposant sur trois piliers : « humanitaire, sécuritaire et développemental » . Ce langage, calibré pour les partenaires européens, présente l’Algérie comme un acteur responsable et coopératif.

La rhétorique des droits et du développement
Toujours dans son discours, le ministre n’a pas manqué de rappeler que l’Algérie a « ratifié plusieurs conventions et traités liés aux droits humains et à la dignité des migrants ». Il a aussi mis en avant les efforts de développement en Afrique, visant à « agir sur les causes profondes des migrations irrégulières » . Cette rhétorique place l’Algérie dans le camp des nations éclairées, qui traitent le problème à la racine.

La réalité sécuritaire : arrestations massives et expulsions vers le désert

Derrière cette vitrine soigneusement polie, une tout autre réalité se déploie, brutale et souvent cachée. Les organisations de défense des droits de l’homme et les témoignages des migrants la décrivent sans ambages.

Une approche punitive et raciale
Le Global Detention Project (GDP) note que l’Algérie a, au cours de la dernière décennie, employé « des méthodes de plus en plus punitives pour limiter l’entrée et le séjour des réfugiés, des demandeurs d’asile et des migrants en situation irrégulière ». Il existe des « accusations fréquentes d’arrestations basées sur le profilage racial », ainsi que des « rapports de détention arbitraire et de refoulements à la frontière sud du pays » . Les forces de sécurité ciblent systématiquement les personnes à la peau noire dans des rafles, que ce soit dans leurs logements ou sur leurs lieux de travail .

La mécanique des déportations : des chiffres qui parlent d’eux-mêmes
Le contraste entre le discours et la réalité est le plus frappant dans les statistiques des expulsions. En 2024, l’ONG Alarme Phone Sahara (APS) a estimé qu’au moins 31 404 personnes avaient été « déportées de l’Algérie vers la frontière nigérienne » . Ce chiffre dépasse le précédent record de 2023 (26 031 déportations) et confirme une tendance à la hausse constante et alarmante. L’ONG parle d’un « couloir informel d’expulsion », fonctionnant souvent en coordination avec d’autres pays, aboutissant à des refoulements « souvent violents » vers le Niger et ailleurs . Ces expulsions massives concernent aussi bien des nationaux nigériens que des ressortissants d’autres pays africains, y compris des femmes et des enfants .

Dans les coulisses de la machine à expulser

Le processus d’expulsion, bien rodé, suit un scénario implacable, de l’arrestation à l’abandon dans le désert. Il s’agit d’une machine administrative et sécuritaire dont l’efficacité se mesure en milliers de vies brisées.

Les arrestations : rafles et profilage racial

Tout commence par l’arrestation. Comme le rapporte APS, « les forces de sécurité algériennes effectuent régulièrement des raids et des arrestations massives dans les lieux où les migrants vivent et travaillent » . Ces opérations, de plus en plus fréquentes, ne font pas de distinction. Des témoignages recueillis sur le terrain décrivent des descentes de police dans des quartiers habités par des migrants, où les personnes sont interpellées en masse, sans distinction de leur situation individuelle, sur la base quasi-exclusive de leur apparence physique. Le Comité des droits de l’homme de l’ONU a d’ailleurs appelé l’Algérie en 2018 à « (a) s’abstenir de procéder à des arrestations massives de migrants et de demandeurs d’asile » , une recommandation visiblement restée lettre morte.

Le réseau des centres de détention : l’enfermement arbitraire

Après l’arrestation, les migrants sont conduits dans des centres de détention. Le GDP identifie un « réseau étendu de sites de détention formels et informels » . Les conditions de vie dans ces centres sont souvent déplorables, et l’accès pour les organisations humanitaires et internationales, y compris le HCR, est fortement restreint. Le Comité des droits de l’enfant s’est dit « particulièrement concerné » par le fait que le HCR n’avait « toujours pas eu accès aux centres de détention où les migrants considérés comme ‘irréguliers’, y compris les enfants, sont détenus » . Cet opacité volontaire permet toutes les dérives.

Le voyage vers l’enfer : la déportation vers le désert

Vient ensuite l’étape la plus traumatisante : la déportation proprement dite. Les récits des survivants sont unanimes. Mamadou, un Sénégalais de 22 ans, a raconté à InfoMigrants avoir été détenu plus de 20 jours dans une prison algérienne avant d’être menotté et forcé de monter dans un bus.

« Après cinq ou six heures […], nous avons été déposés dans le désert, il n’y avait rien autour. La police algérienne nous a crié : ‘Voici Assamaka !’ en pointant l’horizon. ‘L’OIM, c’est tout droit’. Nous nous sommes mis en marche, je ne me souviens pas pendant combien de temps. Tout ce dont je me souviens, c’est que j’étais épuisé, complètement épuisé. J’ai quand même réussi à marcher les dix kilomètres qui nous séparaient d’Assamaka » .

Ce témoignage illustre la pratique systématique : des convois de bus ou de camions parcourent des centaines de kilomètres vers le sud, jusqu’à des points de drop-off en plein désert, près de la frontière nigérienne. Les migrants, souvent sans eau ni nourriture suffisantes, sont contraints de marcher jusqu’au village frontalier d’Assamaka, au Niger. Ce trajet, dans des conditions extrêmes, met directement leur vie en danger.

Assamaka : l’impasse nigérienne

Assamaka, point de chute de ces déportations, est une impasse. Ce petit village nigérien abrite un centre de transit de l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), mais sa capacité d’accueil est dérisoire face à l’afflux massif provoqué par la politique algérienne. Début 2025, le centre, qui ne dispose que de 30 places, était tellement surpeuplé qu’une centaine de personnes devaient dormir à l’extérieur, certaines attendant depuis trois mois . L’augmentation des expulsions algériennes crée ainsi une crise humanitaire secondaire au Niger, un pays déjà fragile.

Les racines de la schizophrénie étatique : pourquoi l’Algérie agit-elle ainsi ?

Cette dualité n’est pas le fruit du hasard. Elle s’enracine dans un calcul politique froid, mêlant pressions extérieures, agenda sécuritaire et mépris des droits fondamentaux.

La pression et le financement de l’Europe

L’Algérie n’agit pas dans un vide géopolitique. Le GDP est formel : « Ces dernières années, l’Algérie a intensifié ses opérations de détention et de déportation en réponse à la pression croissante de l’Europe » . En échange de son rôle de gendarme des frontières méridionales de l’Europe, le régime d’Alger bénéficie d’une forme de tolérance, voire de soutien, de la part des capitales européennes. Le projet de formation avec l’ICMPD, financé par les Pays-Bas, le Danemark et la Suisse , en est une illustration. L’Europe externalise sa frontière la plus sensible, fermant les yeux sur les méthodes employées au sud de la Méditerranée, pourvu que les chiffres des arrivées irrégulières sur ses côtes restent bas.

La logique sécuritaire et la criminalisation des migrants

En interne, la question migratoire est Framée exclusivement à travers un prisme sécuritaire. Les migrants sont présentés comme une menace pour l’ordre public, la stabilité sociale et la sécurité nationale. Cette vision justifie le recours à des méthodes extrêmes. Pourtant, les instances internationales le rappellent : le Comité des droits des migrants a explicitement recommandé à l’Algérie de « décriminaliser la migration irrégulière », considérant que le fait de séjourner dans un pays de manière irrégulière ne devrait pas constituer une infraction pénale . Une recommandation que l’Algérie ignore, préférant criminaliser des vies humaines.

L’absence de cadre légal protecteur

L’Algérie ne s’est toujours dotée ni d’une loi sur l’asile, ni d’un système de protection des réfugiés fonctionnel. Le GDP souligne l’absence de « cadre juridique complet pour les réfugiés et les demandeurs d’asile » . Le Bureau Algérien pour les Réfugiés et les Apatrides (BAPRA), créé au sein du ministère des Affaires étrangères, « n’a pas la capacité exécutive pour traiter de la situation des demandeurs d’asile et des réfugiés » . Conséquence directe : les demandeurs d’asile et les réfugiés reconnus par le HCR sont « généralement considérés et traités comme des migrants illégaux, et font face à l’arrestation, la détention et occasionnellement l’expulsion » . Le régime se place ainsi délibérément en dehors du droit international.

Les conséquences humaines : un bilan accablant

Derrière les chiffres et les mécanismes politiques, il y a des vies brisées, des traumatismes durables et des morts.

Témoignages des survivants : la marche forcée vers l’incertain

Le récit de Mamadou n’est pas un cas isolé. Des centaines de témoignages similaires décrivent la même séquence : l’arrestation violente, la détention dans des conditions inhumaines, le voyage angoissant vers le sud, et l’abandon dans un environnement hostile. Ces récits contredisent point par point la narrative humaniste du gouvernement. Ils décrivent une politique délibérée de mise en danger de la vie d’autrui, qui laisse des séquelles psychologiques profondes.

La situation des mineurs et des femmes

Les catégories les plus vulnérables paient le prix le plus lourd. Le Comité des droits de l’enfant s’est dit « préoccupé » par le fait que « les enfants étaient séparés de leurs parents » lors des vagues d’expulsions . L’État « ne fournit pas d’aide juridique gratuite, l’assistance d’un tuteur, une protection, un soutien psychologique et médical et un hébergement aux mineurs non accompagnés » . Les femmes, elles aussi, sont exposées à des violences spécifiques tout au long de ce processus.

Le point de vue des ONG et des organisations internationales

Le verdict des organisations indépendantes est sans appel. Alarme Phone Sahara qualifie le traitement des migrants de « violent », voire « mortel » . Le GDP et Human Rights Watch ont documenté à plusieurs reprises ces pratiques. Les recommandations répétées des comités de l’ONU (Comité des droits de l’homme, Comité des droits des migrants, Comité des droits de l’enfant) adressées à l’Algérie, lui demandant de mettre fin aux arrestations massives, aux détentions arbitraires et aux expulsions collectives, restent largement ignorées . Le régime algérien fait la sourde oreille à la communauté internationale.

L’urgence de briser l’omerta

L’enquête est sans équivoque : le régime de Tebboune mène une politique migratoire schizophrénique, aussi cynique que mortifère.

D’un côté, une communication soignée, alignée sur le langage des droits de l’homme et de la coopération internationale, symbolisée par des opérations de sauvetage en mer et des projets de formation financés par l’Europe. De l’autre, une réalité de terrain faite de rafles raciales, de détention arbitraire et d’abandon de dizaines de milliers d’êtres humains dans l’un des déserts les plus hostiles au monde.

Cette dualité n’est pas une contradiction, mais la manifestation d’un calcul froid. Elle sert les intérêts à court terme du pouvoir : donner des gages à l’Europe, présenter une image de contrôle et de souveraineté à la population locale, le tout en externalisant le coût humain sur les migrants eux-mêmes et sur le Niger, un pays voisin déjà fragilisé.

Il est temps de briser l’omerta sur cette tragédie. Les partenaires internationaux de l’Algérie, en particulier l’Union européenne, portent une lourde responsabilité dans cette situation. Leur politique d’externalisation des frontières et leur silence complice légitiment les pires exactions. En interne, la société civile et l’opposition doivent continuer à documenter et à dénoncer ces crimes. Chaque vie perdue dans le désert, chaque droit bafoué dans un centre de détention, est une tache indélébile sur la conscience du régime. L’Algérie, nation forgée dans la lutte pour la dignité, se doit d’être à la hauteur de son histoire. La première étape est de reconnaître la vérité et d’y mettre fin.